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Synergie entreprise-université pour un développement régional intégré

A Limonade, Jean-Marie Théodat, président du conseil de gestion provisoire, demande l’attribution d’une partie des logements du projet Ekam-USAID à ses étudiants. Une opportunité qui permettrait de lier les entreprises du parc industriel et l’université, les ouvriers et les étudiants, tout en contribuant à un développement local sans précédent.

Jean-Marie Théodat, président du conseil de gestion provisoire, Campus Henry Christophe de Limonade – Février 2013

La clé du développement d’un territoire se trouve dans sa capacité à réunir puis à mobiliser sur place des ressources humaines en vue de la réalisation de projets d’intérêt économique élevé. Dans la région du Grand Nord, nous voyons se mettre en place un processus de développement qui pourrait devenir plus soutenu et plus durable si l’articulation des forces représentées par l’université, la société civile, d’une part, et l’entreprise, d’autre part, était assurée.

Les maisons du projet de logements sociaux situées entre Limonade et Caracol, construites par l’USAID, offrent l’occasion de réparer une lacune historique : le manque de cohésion entre les acteurs sociaux, le manque de planification dans la gestion des ressources humaines. Il est possible d’en faire une expérience inédite de collaboration entre les entreprises du parc industriel et l’université, ouvriers et étudiants, avec une responsabilité partagée autour de l’aménagement du territoire circonvoisin et contigu au lotissement et au Parc industriel de Caracol (PIC).

La conjoncture globale

Avec une superficie de 27 750 km2 et une population évaluée à 10 millions d’habitants, Haïti est considéré comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Le produit intérieur brut annuel (7 milliards de dollars en 2022) le classe parmi les pays les moins avancés, et les perspectives de croissance, après le séisme de 2010 qui a entraîné des pertes matérielles évaluées à 120 % du PIB, sont peu engageantes. Par ailleurs, le pays dépend de plus en plus de l’aide internationale pour sa survie. 70 % du budget national est suspendu au montant de l’aide internationale, cela en dit long sur les capacités de développement durable dans les conditions actuelles. Or, Haïti ne pourra pas compter indéfiniment sur la générosité internationale pour se développer.

Dans ce contexte, le Grand Nord apparaît de plus en plus comme un tremplin de développement pour le reste du pays, une solution de repli par rapport à la région métropolitaine durement affectée par le séisme. L’occasion de mettre en valeur les ressources latentes d’un bassin de vie qui fut le premier foyer d’activité économique intensive du pays, jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ancienne capitale coloniale, le Cap-Haïtien demeure un pôle historique, économique, stratégique et le lieu d’une identité forte qui peut servir de levier au sursaut régional. Cette relance passe par une anticipation du mouvement en cours afin de lui donner la pleine puissance d’un aménagement intégré.

Le propos est donc de trouver les moyens de transformer une opération de construction de logements en un projet d’habitat social à fort pouvoir d’intégration et de développement régional, capable de provoquer une véritable création de richesses.

Le développement industrialo-urbain qui se profile doit s’accompagner d’un renouveau du tissu rural et de l’agriculture qui est restée très peu productive et trop limitée dans la région. Les friches ont envahi les anciennes plantations de Phaéton et de Dérac, le charbon de bois est devenu la seule ressource des communes de Ferrier, de Terrier Rouge, etc. L’agriculture, qui occupe plus de 60 % de la population active, ne contribue que pour un tiers du PIB national, signe de techniques d’encadrement inappropriées et d’une insuffisance de rémunération du travail. Des terres restent incultes tandis que, par ailleurs, le chômage dans le milieu rural est très élevé. L’aporie où se trouve le monde rural bloque tout le système. Sans garantie de l’accès au fonds, aucun des acteurs du champ social ne peut être satisfait de l’usage qui sera fait du patrimoine foncier.

Le propos, c’est de créer les conditions d’un partenariat durable entre l’université, l’entreprise et la société. Ces trois entités ont des intérêts distincts mais non disjoints. In fine, les trois contribuent au renforcement de la nation.

L’urbanisation, ou plus exactement la croissance urbaine, a de graves conséquences en matière d’érosion, d’épuisement de la valeur agronomique des sols et cela déstabilise l’ensemble de l’écosystème. Il nous faut trouver le moyen de canaliser la force que représente la croissance urbaine avant qu’elle ne déferle sur la campagne sans frein ni retenue.

C’est dans cette perspective que nous préconisons une affectation des maisons construites par l’USAID, tout près du campus, aux étudiants, dont la population ne peut pas croître au-delà d’un certain seuil qui correspond au nombre maximal d’étudiants que nous pouvons accueillir en année pleine.

Ce village d’étudiants serait un lieu où transiterait la fine fleur des étudiants du pays avant de se lancer sur le marché du travail. En les habituant à un environnement sain où le travail de la terre à des fins productives est un devoir associé aux facilités d’habitation et de séjour sur le campus, un lieu aussi de réflexion, d’apprentissage, de prise de conscience des réalités et des défis en région, on gagne à la fois le pari de la production, de l’application des notions théoriques et celui de l’intégration au marché du travail des étudiants. De plus, le campus deviendrait lui-même le lieu d’impulsion d’une activité économique qui pourrait servir de modèle à l’entour.

Ce modèle de développement intégré du monde rural sans les dysfonctionnements inhérents à la congestion urbaine existe déjà en Asie et a été popularisé par les géographes sous le nom de DESAKOTA, un terme défini par le géographe canadien Terry Mc Gee à l’Université de la Colombie-Britannique, qui provient de l’indonésien (DESA : « village », KOTA: « ville »).

Les étudiants en agronomie pourraient, dans le cadre des ateliers de terrain que nous comptons développer, initier les paysans du cru à des pratiques plus efficientes : l’irrigation dans les plaines, les terrasses (pour limiter les effets de l’érosion sur les pentes les plus fortes) dans les mornes. Les terres les plus basses seraient mises en labour, pour la production des légumes frais et des céréales nécessaires à l’alimentation des travailleurs du parc industriel de Caracol. Une agriculture associée à l’élevage et qui utiliserait l’engrais animal comme ferment naturel à l’amélioration des qualités agronomiques du sol dont le potentiel est déjà élevé.

Les étudiants laboureurs seraient partenaires et associés aux petits producteurs locaux, en appui à un projet global d’autonomie alimentaire régionale qui pourrait dynamiser l’ensemble de la région, au-delà de la zone directement sous contrôle du campus.

Avant le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a provoqué plus de 300 000 morts, et dévasté la capitale Port-au-Prince, laissant plus d’un million et demi de personnes sous des tentes dans des abris de fortune, Haïti était déjà considéré comme un modèle de société fragilisée et menacée par un désastre écologique majeur. Les facteurs de risque et de vulnérabilité sont réels et restent d’actualité, en particulier dans le Nord traversé par une faille d’égale ampleur que celle d’Enriquillo qui coupe la partie sud de l’île.

Les faits sont clairs, le désastre est latent. Plutôt que d’avoir à réparer, il vaut mieux anticiper.

Notre objectif est de relancer la production de richesses à travers une nouvelle dynamique rurale fondée sur un partage plus équitable des bénéfices de la culture, à la fois entre les habitants et entre ceux-ci et la Nature. Cette dynamisation passe par une requalification des zones agraires et urbaines dans le cadre d’une politique systémique d’aménagement qui aille dans le sens d’une mixité sociale et d’une mixité des activités et des services.

Pour éviter que le lotissement ne devienne un ghetto dortoir, il faut qu’il y ait des activités sociales, culturelles et commerciales que seule une communauté, elle-même diverse, peut apporter.

Les étudiants par leur présence massive dans le périmètre qui comprend comme limites extrêmes Labadie et Milot, d’une part, Ouanaminthe et Fort-Liberté d’autre part, vont donner à la région un profil social et intellectuel rajeuni et plus éclairé.

Il y a là de quoi changer le destin économique de toute la zone. Avec une affectation estudiantine des logements, on garantit l’avenir des terrains voisins qui seraient l’objet d’une mise en valeur spécifique, sur le modèle de la DESAKOTA indochinoise : les produits consommés dans la région seraient produits sur place, le surplus pourrait être exporté ; les travailleurs du parc industriel de Caracol pourraient être en même temps étudiants sur le campus dans des filières spécifiques des Arts et Métiers et dans le cadre de la valorisation des acquis de l’expérience (VAE).

Le plan est de permettre au campus de Limonade de devenir l’incubateur d’une activité à haut pouvoir d’intégration économique et sociale. Les étudiants s’impliqueraient dans des travaux d’intérêt collectif visant à un aménagement modèle de la zone autour du parc de logement.

Le renforcement des capacités urbaines des communes circumvoisines

Dans le même temps, les communes urbaines seraient équipées en infrastructures et services de façon à anticiper et planifier la croissance liée à l’afflux de nouveaux étudiants chaque année. Limonade en particulier est en train de devenir le point d’ancrage d’une jeunesse motivée et cultivée. Le moment est venu d’aménager la ville, d’assainir le marché, de renforcer la voirie et d’améliorer la fourniture des services de base. On y construirait de nouveaux lotissements qui prolongent le tracé du tissu ancien et maintiennent la cohérence de l’habitat bâti. On accorderait une importance particulière à l’existence dans chaque entité nouvellement mise en chantier des structures élémentaires qui font fonctionner les systèmes spatiaux : les lieux du pouvoir (mairie, commissariat, etc.), les lieux du sacré (lieux de prière, cimetière), les lieux de l’échange (marché, banques, services, usines), les lieux de passage (les principales voies d’accès, les carrefours), les lieux de récréation, les lieux du savoir (école), les lieux de mémoire (monument symbolique, noms des rues et des voies, etc.), les lieux de travail, etc. Cette articulation des lieux est le problème primordial des villes.

Ces lieux participent de l’espace public et définissent des périmètres où les enjeux sont partagés et relèvent d’urgences à la fois symboliques, politiques, culturels et économiques. En renforçant ces structures élémentaires, on renforce par la même occasion l’Etat et la notion de service public qui y est associée. Cela aurait la vertu de ralentir l’exode rural et de diriger une partie de la croissance urbaine sur plusieurs communes disposées en réseau et qui forment un même bassin de vie.

Cette synergie comprend de multiples dimensions :

  • Educative : elle impliquerait des universitaires dans une démarche de soutien scolaire aux enfants des travailleurs et d’encadrement des agriculteurs de la région dans le cadre d’un projet pilote de mise en culture des terres qui entourent les résidences.
  • Ecologique : des lots de terrains cultivables dans le parage immédiat du parc de logement devraient être assignés à chaque lot habitable. A charge pour le résident de justifier son maintien dans les lieux par des résultats qui soient à la hauteur des autres participants. L’association systématique de l’agriculture à l’élevage permet d’assurer l’approvisionnement en engrais naturel et garantit la qualité biologique de nos produits.
  • Economique : il s’agit de mettre en place une agroforesterie fondée sur la trilogie de l’arbre, de la céréale et des racines, caractéristique du paysage haïtien depuis plus de quatre siècles. Les arbres : pour le bois, l’ombre et les fruits (chêne, acajou, campêche, manguier, etc. auxquels on pourrait ajouter le café, le cacao et la vanille). Les céréales pour la subsistance (maïs, mil, riz). Les racines pour les soudures et passer la saison sèche à l’abri des famines (patate douce, manioc, igname, pomme de terre, etc.). les denrées seraient vendues dans la région et au-delà, afin d’assurer au campus une rentrée d’argent qui complète l’apport annuel de l’Etat. La mise en place de normes de qualité et de critères de sélection stricts permettrait la création d’un label Limonade qui pourrait prétendre à l’exportation dans les filières d’agriculture biologique en plein boom sur le marché des pays développés.
  • Sociale : il s’agit de consolider les structures élémentaires d’une société sujette à une crise systémique où le lien qui unit les habitants est l’ultime ressort capable de relancer durablement les deux piliers qui attestent l’équilibre d’une société soit l’économie et la culture. En reboisant les mornes, on assure également une meilleure répartition de la population qui a tendance à glisser vers les plaines et le littoral, laissant vide l’essentiel du territoire. Partant de l’idée que les gens plantent des arbres partout où ils s’installent durablement, il faut leur donner de solides raisons d’habiter à la montagne pour qu’ils se décident à reboiser à grande échelle.

Le dispositif a besoin de l’aide de partenaires économiques pour initier le processus. La participation de la Délégation du Nord et du Nord-Est et l’implication des Chambres du Commerce et de l’Industrie du Nord et du Nord-Est est de nature à dynamiser le dispositif et à lui donner un caractère concerté entre les pouvoirs publics, les partenaires sociaux et la société civile. De cette imbrication entre le monde du travail et les étudiants, on attend une double implication, à la fois dans le transfert de compétences et le soutien économique et financier que ce système apportera aux uns et aux autres.

 

 


 

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